LA QUESTION DU SENS DANS LE SECTEUR SOCIAL


Les métiers éducatifs et sociaux sont des métiers porteurs de sens, des métiers à forte valeur vocationnelle. C’est pourquoi la question du sens y est posée de manière si aigüe face aux normes budgétaires et bancaires qu’impose la libéralisation de nos sociétés. Face à la mondialisation néo libérale, le social tente de résister mais souffre tout en jouant son rôle d’amortisseur des crises que génère l’économie de marché et la marchandisation de la société. Comment se traduit cette résistance et cette souffrance dans le quotidien des travailleurs sociaux ? Comment se pose la question du sens dans ce secteur d’activité ? Tel est l’objet de recherche que je propose de poser dans mon mémoire de Master 2 et ma thèse tout en faisant l’hypothèse qu’il s’agit là d’un thème important qui pourtant n’est pas traité ou très peu, trop peu. Je fais l’hypothèse qu’il y a là « un loup » à découvrir, un continent entier à révéler, un champ de connaissances très important à moissonner pour comprendre comment se porte le travail social et éducatif dans le moment historique actuel. Il s’agira donc de valider cette hypothèse par un travail de terrain, une recherche action qui vise à apporter des solutions à ce problème, cette problématique soupçonnée de manière intuitive. Pour l’heure, tentons de poser les hypothèses et de tracer les contours théoriques de ce que je soupçonne être la question du sens dans le secteur éducatif et social.

Au départ se pose la question du sens de la vie et une certaine manière d’y répondre. Une manière typiquement éducative et sociale : le sens de la vie se trouve en l’autre, dans ce que je génère en l’autre, dans les relations que j’ai avec les autres. Il s’agit d’un postulat foncièrement antinomique au principe même de l’intérêt égoïste individualiste postulé par la vision libérale du monde. Alors que le moteur supposé du monde est le froid calcul utilitariste, des milliers de personnes décident dans le monde entier de consacrer leur vie aux autres, de faire de l’autre le sens de leur vie au moins professionnelle. Ce choix de « carrière » est tout sauf anodin. On ne rentre pas dans le social et l’éducatif par hasard. Il y a certes l’expectative de faire une carrière, de vivre une vie professionnelle et d’être rémunéré, de « gagner sa vie » mais il y a surtout l’idée de ne pas faire n’importe quel travail, de faire un travail qui a du sens, de faire un travail dont la finalité se termine en l’autre. Et qui plus est, pas n’importe quel autre : un autre en difficulté, un autre faible, un autre handicapé, pauvre, désinséré, un autre souffrant de problématiques sociales fortes. Nous sommes là à l’antithèse de la loi supposée de la jungle néo libérale, celle de la loi du plus fort et du plus riche. Il s’agit ni plus ni moins de se mettre au service du plus faible, du déshérité, du sans grade, de celui qui souffre de difficultés physiques, psychologiques, morales, sociales, financières, etc, etc… Il y a là une vocation extrêmement morale et digne d’admiration, que la société devrait valoriser et même magnifier comme une qualité rare : la vocation, le fait de se sentir appelé pour réaliser une mission au service des autres, des autres dont personne ne veut puisque exclus, discriminés, disqualifiés, rejetés de tous. Le social est donc une quête extrêmement valorisable, une quête de sens qui est un pied de nez à beaucoup de préjugés, beaucoup de déterminismes sociétaux. Telle est la première hypothèse qu’il faudra valider : pourquoi le social ? Pourquoi choisir cette voie ? Pourquoi prendre ce chemin, cette orientation professionnelle ? Qu’est ce qui pousse un individu à prendre ce chemin, au fond de lui même, en toute sincérité.

Puis vient le temps de la décision, de la maturation du projet : c’est décidé, je veux m’orienter vers ce métier de sens. Je suis tout feu, tout flamme : j’ai trouvé ma voie. Est ce par conviction politique, religieuse, spirituelle ? Peu importe, la vocation est là et je la porte en mon cœur. Et dieu sait s’il faut en faire des choses pour franchir les étapes : bénévolat, formation, stage, approfondissement et enfin le sésame pour pouvoir exercer : le diplôme. 3 ans d’études minimum mais d’études passionnantes, motivantes, captivantes. Pourtant, pendant mes études, personne ne me parle de sens, du sens que je donne à cette formation, à ma vocation. Pourtant elle est bien présente cette vocation, c’est elle qui me pousse à me lever tous les matins, à franchir toutes les étapes, à lever toutes les barrières. Telle est la seconde hypothèse à valider : quid de la formation au sens dans ce job de sens ? Finalement, nous prépare t’on à devenir des techniciens de l’intervention sociale ou nous prépare t’on à devenir nous même c’est à dire à vivre notre vocation ?

Enfin, vient le temps de la première expérience professionnelle, de la dure et douloureuse confrontation à la réalité de son premier poste. Que de découverte et de défis à relever de nouveau : il s’agit d’un véritable atterrissage. Bienvenue ou peut être malvenue (tout dépend de la structure dans laquelle vous tombez) dans la dure réalité du travail social : il va falloir trouver votre équilibre !!! D’abord, quel sera votre style vis à vis du public ? Il va falloir mettre des limites et des freins car satisfaire le public est un travail infini : voici l’idéal du service qui s’écroule car si vous espériez répondre à toutes les sollicitations vous vous rendez compte qu’il s’agit d’un gouffre sans fond. Vous voilà confronté à vos premières sensations désagréables d’impuissances face à l’ampleur des situations vécues et des réalités liées aux personnes que vous suivez. Alors vous allez devoir vous reposer sur votre institution dont le style vous échappe : est ce une équipe dans laquelle vous trouvez votre place ou une équipe qui dysfonctionne de votre point de vue ? Comment se passe votre relation avec votre hiérarchie : est elle soutenante ou vous met elle la pression, intervient elle dans les moments de conflits ou laisse t’elle la discipline aller à volo ? Et quel est le style de votre direction ; absente, présente, aidante, vampirisante ? Bref, l’ambiance est elle vivable ? Invivable ? Comment est le rythme de travail : stressant, ennuyeux, juste bien ? Il faut savoir qu’il y a de tout : si vous vous sentez bien, accrochez vous à votre poste, sinon, n’hésitez pas à voir ailleurs si l’herbe est plus verte.

Car un moment viendra le temps de la routine et c’est à ce moment là que viendra le temps de vous poser la question : vivez vous votre rêve, votre vocation ou bien vous en êtes vous éloigné en vous enfermant dans une coquille de protection ? Etes vous au bord du burn out, du bore out, du Brown out ? Sachez dans tous les cas, qu’il vous faudra changer de structures tous les 5 ans environ, sous peine de crouler sous les mauvaises habitudes. Au bout d’un moment, il vous faudra évoluer. Saurez vous prendre le bon cap et peut être devenir à votre tour chef de service ? Directeur de service ? Formateur de travailleurs sociaux ? Coordinateur, chef de projet ou chargé de mission sociale ? Ingénieur social ? Telle est la troisième hypothèse à valider : le social est il un métier tenable à long terme ou faut il en sortir un moment donné par le haut ? Comment cela se passe t’il du point de vue du sens ? Quel est le « parcours de sens » des individus qui travaillent dans le social ? Le sens est il intact ou s’abime t’il au passage, avec le temps ? Quelles sont les stratégies pour s’adapter ou non à cette érosion ? Comment cela se passe t’il en milieu de carrière ? et en fin de carrière lorsque l’heure de la retraite commence à sonner ? Et après la carrière, y a t’il continuité dans des actions bénévoles ?

Et encore ne s’est on penché pour l’instant que sur des carrières « réussies » mais qu’en est il de la réalité des carrières qui s’arrêtent sous l’effet d’un réel burn out ou par épuisement professionnel. Y a t’il des cas de reconversion professionnelle dans d’autres secteurs ? Que devient alors la quête de sens ? Y a t’il des cas de réelle déception ? Quelle direction prend alors la quête de sens ? Et qu’en est il des cas d’échecs aux diplômes parce que la personne n’avait pas le niveau scolaire requis ? La motivation doit alors être extrêmement frustrée ? Que devient elle ? Comment se gèrent les « pots cassés » ? Telle est la quatrième hypothèse à vérifier, celle des « souffrances » de la carrière sociale : quelles sont elles ? Comment les exprimer ? Les théoriser ? comment les catégoriser par rapport à d’autres secteurs professionnels ? Sont elles plus importantes que dans d’autres secteurs professionnels ?