La dimension politique du sens

Dans le contexte actuel, au moment historique que nous vivons, parler du sens est en réalité un acte politique. Non pas dans son acception politicienne mais au sens noble du terme : la politique, c’est s’occuper de la gouvernance de la cité en tant que citoyen. Et parler du sens, c’est d’une manière ou d’une autre intervenir dans le débat pour poser la question de la finalité des politiques publiques, de la direction vers laquelle nous voulons aller, du type de société que nous voulons construire. Dans une société techniciste, marquée par le matérialisme, l’économicisme et l’ordolibéralisme, qui ne s’interroge que sur la question du « comment » (les moyens), poser la question du « pourquoi », du « pour quoi » c’est déjà s’inscrire en rupture avec le mode de pensée dominant.


Les pièges du « bon sens » et du « sens commun »

Pourtant les pièges sont nombreux car la question du sens a déjà été récupérée par des questions politiciennes. Pour tout dire, les mouvements qui se sont emparés du thème du sens sont même plutôt réactionnaires : ils s’emparent de la question du sens pour en faire un outil pour remettre en cause les « progrès sociétaux » et revenir en arrière. Pour eux, la réponse à la question du pour quoi est en lien avec un retour au monde du passé et le respect d’un « bon sens » normatif en lien avec des schémas mentaux d’un passé idéalisé et rigidifié, qui ne peut et ne doit pas évoluer. C’est ainsi que plusieurs mouvements ont éclos qui parlent du sens ont pu voir le jour en ce positionnant sur la base d’une remise en cause des acquis sociétaux de la civilisation contemporaine.

Le premier mouvement est celui de la « révolution du bon sens » (en anglais : Common Sense Revolution). C’est le nom donné au mouvement politique et au document politique prôné par l'ancien Premier ministre de l'Ontario et chef du Parti progressiste-conservateur de l'Ontario Mike Harris au Canada. Les réformes de la Révolution du bon sens étaient de nature libertarienne, imitant les plateformes de la première ministre britannique Margaret Thatcher et du président américain Ronald Reagan. Le document était philosophiquement aligné avec les théories de l'éminent économiste et théoricien politique Friedrich A. von Hayek. Les points centraux de la plateforme sont : la réduction des taxes et impôts, l'équilibre budgétaire, la réduction de la taille et du rôle du gouvernement et un accent sur la responsabilité économique individuelle (souvent résumée par une opposition à la « charité » gouvernementale). Entre autres, Harris promet de réduire les impôts des particuliers de 30 % et d'équilibrer le budget en même temps (le budget avait atteint un déficit record de 10 milliards $ sous le Nouveau Parti démocratique). La Révolution du bon sens est spécifiquement construite comme un document de réforme. Elle est présentée comme un changement radical du statu quo des affaires gouvernementales provinciales, perçu comme mal administrées et inefficaces.

Le second mouvement nommé Sens Commun s’est développé en France notamment en réaction contre les lois de reconnaissance du mariage pour tous et les réformes de la PMA. L'association Sens commun est créée le 4 novembre 2013, dans le sillage des manifestations contre l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe. Sens commun a été fondé par six personnes issues de la société civile : Arnaud Bouthéon, Faraj Benoît Camurat, Marie-Fatima Hutin, Madeleine de Jessey, Gaspard le Pomellec et Sébastien Pilard. Bien que ces fondateurs soient proches de l'association La Manif pour tous, Sens commun n'affiche aucun lien officiel avec cette dernière. Sens commun contractualise par ailleurs un soutien logistique du principal parti de droite, l'UMP (devenu Les Républicains), plusieurs de ses fondateurs ayant auparavant été élus ou candidats sous les couleurs de ce parti.

On voit donc que le sens n’a pas été récupéré par des mouvements progressistes mais plutôt par des mouvements réactionnaires de droite qui mettent en évidence une notion de « bon sens » et de « sens commun » comme une norme issue de l’expérience du passé qui ne devrait pas être remise en cause dans la modernité. La notion de sens en politique politicienne reste donc floue et n’est pas gage d’une ligne politique à même de rassembler l’ensemble des subjectivités pour une société inclusive et une harmonie sociale.

Le sens appelle au respect des identités et subjectivités de chacun

On voit donc que le sens fait partie des notions floues qui ne signifient rien d’un point de vue politique et peut même être récupérée par des mouvements rétrogrades. Pourtant, il fait partie d’un combat qui mérite d’être mené justement pour ne pas le laisser récupérer par n’importe qui comme une notion qui permet d’asseoir un pouvoir normatif d’une forme de « dictature de la majorité » contre les droits minorités ou d’une « dictature de l’économie » sous la forme de l’évidence de l’ordo-libéralisme. Au contraire, une approche scientifique du sens amène à faire le constat de son caractère éminemment subjectif. Le sens des uns n’est pas le sens des autres et il n’y a pas de sens en soi mais uniquement du sens du point de vue d’une personne et de sa subjectivité. C’est un point de vue qui a d’énormes conséquences éthiques car il empêche de sombrer dans la dictature d’un sens qui pourrait être imposé aux autres. Au contraire, le sens pour se développer impose que soit respecté la subjectivité de chacun, en toute liberté et en son âme et conscience.

C’est justement là, dans la déconstruction des fausses évidences du bon sens et du sens commun que se cache le point de vue révolutionnaire du combat du sens. Poser la question du sens c’est en effet poser la question de la direction que l’on veut prendre, de là où l’on veut aller. Il est donc logique que plusieurs réponses s’affrontent selon les représentations de chacun. Après tout, on peut très bien vouloir aller vers le retour d’un passé idéalisé ou vers une forme de « résistance » aux formes de la société contemporaine. Les mouvements conservateurs, qui veulent conserver l’état des forces en présence, se sont ainsi déjà emparés de la question du sens au nom du bon sens et du sens commun. De la même manière, les écologistes partisan d’une transition écologique et solidaire commencent à prôner un nouveau sens de l’histoire qui serait celui de la narration de cette transition pour la construction d’un nouveau monde et d’un nouveau modèle de développement durable et solidaire. Le sens commence en effet à devenir la nouvelle marotte des mouvements alternatifs de gauche qui le mettent en évidence pour contrer les fausses évidences de la modernité et de l’ordolibéralisme.


Le combat du sens aujourd’hui

On peut ainsi repérer trois directions (sens) proposées d’un point de vue politique.

D’une part le libéralisme qui prône l’idéal du tout marché et des « évidences économiques » telles que le respect des normes budgétaires, bancaires et technocratiques selon lesquelles il faudrait encore plus de libéralisme pour réguler la société grâce à la main invisible des forces de l’offre et de la demande.

D’autre part le populisme qui prône l’idéal du gouvernement par le peuple et des « évidences sociétales » de l’hétérosexualité, de la souveraineté et de l’autorité de la nation. Selon ce point de vue le sens est de revenir en arrière et d’imposer les normes sociétales majoritaires de manière autoritaire.

D’autres part enfin les écologistes qui prônent la transition écologique et solidaire et les « évidences scientifiques et écologiques » du réchauffement climatique et de la nécessité d’un développement durable. Selon eux ce qui fait sens est tout ce qui contribue à sauver la planète, à développer une autre relation à la nature et à asseoir la solidarité sociale à travers l’État Providence ou l’Economie Sociale et Solidaire.

Toutes ces évidences proposent d’utiliser le sens comme moyen de convaincre et d’asseoir son pouvoir pour assurer la domination de leur idéologie dans la gouvernance de la société. Le combat pour ces trois sens est majeur et l’issue de la bataille idéologique devrait avoir des répercutions majeures dans la construction de l’avenir de la cité.


Quelle posture adopter ?

Comment dès lors rester en éveil et ne pas sombrer dans ce combat politique pour le sens ? Est il possible et est il souhaitable de ne pas prendre partie dans ce combat de la « révolution du sens » ? Répondre à cette question n’est pas simple et soulève la question de l’objectivité : est il possible d’avoir un point de vue objectif, scientifique en quelques sortes, sur la dimension politique du sens ? Beaucoup penseront qu’il s’agit d’adopter un point de vue pragmatique mais en réalité le pragmatisme est tout comme la question du sens victime de sa propre logique : les libéraux se disent pragmatiques au nom de l’économie idéalisée, les populistes se disent pragmatiques au nom de la souveraineté d’un peuple idéalisé, les écologistes se disent pragmatiques au nom de la vérité scientifique du réchauffement climatique. Comment dès lors sortir des idéologies ? N’est il pas au contraire nécessaire de choisir, de s’engager et de déclarer de quel côté penche la balance de notre coeur pour présenter une forme d’objectivité. D’un certain point de vue en effet la seule véritable objectivité est d’afficher sa subjectivité et de l’assumer, d’être honnête vis à vis d’elle et d’afficher la couleur à laquelle il est difficile voir impossible d’échapper. La seule manière de sortir du combat militant est ainsi d’avoir conscience qu’il ne s’agit là que d’une lutte pour le pouvoir, que le pouvoir est important mais qu’il ne constitue pas en lui même une vérité scientifique, seule à même de départager le vrai du faux. Il s’agit d’assumer son choix idéologique et de ne pas se mettre dans une posture militante mais dans une posture de citoyen – chercheur en quête de vérité scientifique.

Dès lors, la question est de savoir quelle est la posture que nous souhaitons adopter par rapport à la dimension politique du sens au sein de Sens Compétences ? Il nous semble important de répondre à la question pour nous même et de savoir comment on se positionne concrètement dans la bataille. Les enjeux du XXIème siècles sont en effet majeurs et la question qui nous semble majeure est celle de la place centrale que doit avoir l’être humain dans la société. Sens Compétences adopte ainsi un point de vue humaniste d’un point de vue politique. Et de ce point de vue, il nous semble que les 3 voies historiques proposées (libéralisme, populisme, écologisme) sont porteuses à la fois d’espoirs et de grands dangers. Le libéralisme est porteur de la liberté individuelle à travers l’initiative économique et le droit (droits de l’homme) mais porteur de la « dictature de l’économie » : l’homme contemporain est aliéné par le déterminisme économique qui prend le pas sur la liberté politique de choisir son destin. Les normes budgétaires, technocratiques et bancaires sont la source principale d’aliénation de l’être humain dans la société contemporaine et le libéralisme est la force principale qui porte ces normes asservissantes. Le libéralisme est donc un ennemi politique de tout humaniste qui se respecte et qui ne justifie pas l’aliénation des citoyens au nom de l’ordre voir de la guerre économique (idéologie de la concurrence). Le populisme est porteur de la souveraineté du peuple mais porteur en même temps du pire des politiques d’extrême droite : autoritarisme, stigmatisation des étrangers jugés comme boucs émissaires, nationalisme étroit et patriotisme stupide sont de véritables dangers pour la cohésion sociale et l’unité mondiale de l’être humain. Le populisme, du fait de ses contradictions, est aussi un ennemi de tout humaniste car ces divisions portées par l’extrême droite sont extrêmement dangereuses. Enfin l’écologisme est porteur de la vérité scientifique du réchauffement climatique et de la nécessité d’un autre mode de développement solidaire et durable mais porteur aussi de nombreuses contradictions : idéalisation de la nature, risque d’une écologie punitive et risque d’une nouvelle forme de planification écologique de l’économie. L’écologisme est aujourd’hui la seule idéologie qui n’a pas de sang sur les mains, elle n’est donc pas un ennemi de l’humanisme mais il s’agit d’être conscient de ses limites et de ses dangers potentiels.


Un point de vue humaniste

Le point de vue de Sens Compétences est ainsi profondément humaniste : il s’agit de prôner l’être humain et son développement comme valeur centrale et de trouver une voie pour permettre une transition écologique et solidaire, une économie libérée et un peuple souverain. Il nous semble que le moment historique actuel est un moment unique où il s’agit de sortir des vieux schémas mentaux pour construire quelque chose de véritablement nouveau qui intègre l’ensemble des héritages culturels des expériences politiques de l’histoire. Il s’agit de prendre le meilleur du passé et de construire le meilleur pour l’avenir. Sens Compétences s’inscrit ainsi dans le parti de la Victoire du Meilleur des Possibles. Il s’agit de dessiner un autre chemin pour le futur, de trouver une voie de développement de l’humain au-delà des idéologies mais dans la réalité concrète tout en donnant un sens, une direction, un idéal à réaliser. Cet idéal nous semble devoir être en lien avec l’archétype de la fraternité : nous proposons de construire non pas un grand marché idéalisé, non pas une grande nation guerrière, non pas une grande économie planifiée mais un grand partage planétaire pour construire une grande nation humaine universelle non violente et sociale. Le rôle des utopies est majeur car il permet de dessiner un rêve et d’esquisser une société idéale, un but à atteindre. Les utopies sont ainsi porteuses de sens car elles éveillent l’imagination et donnent une direction politique aux actes humain. Le Grand Partage Planétaire nous semble être une direction utile de progrès social dans le moment historique actuel marqué par les excès du libéral capitalisme financier, le danger national-populiste et les manques de la pensée écologiste. Reste à développer le programme de cet archétype à travers une plateforme mobilisatrice qui pourrait être une alternative crédible et une 4ème voie pour le futur.




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